Entre promesses utopiques et clichés dystopiques, où en est la “smart city” ? Entretien avec Antoine Courmont

Antoine Courmont est docteur en science politique, directeur scientifique de la chaire “Villes et numérique” de Sciences Po, et chargé d’études à la CNIL. Il a publié en 2019 “Gouverner la ville numérique”, avec Patrick Le Galès. En 1505 mots résumant une belle heure de conversation, il nous aide à comprendre les effets du numérique sur les villes, et nos manières de les habiter.


Pour débuter, qu’est-ce qu’une “smart city” ? Y a-t-il une manière précise de définir ce que le numérique fait à la ville ?

J’aime distinguer deux concepts trop souvent confondus : la “smart city” et la “ville numérique”.

La smart city n’est que l’un des volets du rapport entre ville et numérique : c’est la volonté d’améliorer le fonctionnement de l’urbain par l’intermédiaire de la technologie. Ce sont des projets plutôt “top-down” et technocratiques, qui ambitionnent de rendre la ville plus efficace et derrière lesquels on trouve initialement des entreprises technologiques comme IBM ou Cisco, et des acteurs traditionnels de l’urbain comme Veolia ou Suez.

Plus globalement, je parle de “ville numérique” pour qualifier la transformation des comportements et des usages urbains, du fait de l’introduction du numérique dans le quotidien. C’est une tendance pour laquelle 2008 a été une année charnière, avec l’arrivée de l’iPhone 3G et des plateformes comme Airbnb & Uber, qui viennent bouleverser la gouvernance urbaine. 

Ces deux notions de smart city et de ville numérique ne sont pas antithétiques, mais elles diffèrent en termes d’acteurs concernés, d’usages de la donnée, de rapports public/privé et de modes de gouvernance.

De quand datent ces phénomènes ? À quel moment et pourquoi a-t-on commencé à en parler ?

Au début des années 2000, des gros acteurs technologiques ont commencé à voir dans les villes des marchés potentiels, et ont cherché à vendre aux gestionnaires urbains des technologies de collecte et d’analyse de données. L’arrivée de ces acteurs non spécialistes de questions urbaines a participé à la construction et la promotion d’un modèle de bonne gestion des villes via la technologie : c’est la naissance du concept de “smart city”. Derrière cet idéal, il y a l’idée que la donnée doit permettre de décompartimenter la gestion des villes, historiquement plutôt organisée par secteur d’action publique (eau, transport, déchets, sécurité…). On retrouve ici l’idée que la centralisation et la circulation des données vont permettre de simplifier, de rationaliser et d’améliorer la gestion urbaine. 

Le porte-étendard a été la construction du centre de pilotage de Rio de Janeiro. L’image est restée, même si IBM a très rapidement été sorti du projet, car ses technologies se sont révélées inadaptées aux enjeux, aux systèmes informatiques locaux et aux besoins de l’administration municipale qui a fini par construire sa propre solution.

D’autres exemples sont souvent cités ; ils concernent la construction de villes ex nihilo et sont à la fois des projets technologiques et des projets immobiliers traditionnels avec un objectif de valorisation foncière d’une zone à urbaniser. Il s’agit de promotion immobilière classique, à laquelle on choisit d’ajouter des briques technologiques pour augmenter la valeur du projet et du terrain. Avec ou sans technologie, ce sont des projets urbains qui s’inscrivent dans le temps long et dont il est difficile aujourd’hui d’évaluer le succès. Il faut des années, voire des décennies pour créer de l’urbanité, comment le rappellent les exemples de Brasília ou des “villes nouvelles” françaises.

Par ailleurs, des villes comme Songdo ou Masdar ont été conçues dans la première moitié des années 2000—avant l’arrivée du smartphone !—et n’ont pas pu prendre en compte son utilisation par leurs futurs habitants, malgré son immense impact sur notre façon d’habiter la ville. De manière générale, il est presque impossible que la technologie retenue au moment de la conception d’une ville ou d’un bâtiment reste pertinente pendant toute sa durée de vie. Cette question dépasse l’enjeu urbain : la technologie évolue très vite, et il est complexe de l’articuler avec des questions sociales ou politiques aux temporalités différentes.

Si les bouleversements survenus jusqu’ici semblent assez limités, pourquoi nos visions sont-elles aussi polarisées ? Pourquoi est-il si difficile de trouver un juste milieu entre les représentations promotionnelles utopiques, et les visions dystopiques du monde urbain métallique, verrouillé et surveillé du cyberpunk ?

Comme dans les débats technologiques en général, les discours nuancés trouvent moins d’oreilles. Ces deux visions extrêmes partagent le même défaut : elles partent toutes les deux du postulat que la technologie va forcément fonctionner et donc changer nos vies (en bien ou en mal). C’est une forme de déterminisme technologique. Je pense qu’il faut poser la question avec plus de finesse : qu’est-ce qui fonctionne vraiment aujourd’hui ? Quels sont les différents modèles et exemples qu’on peut recenser ?

L’émergence des plateformes numériques comme Airbnb, Uber, Lime ou Waze, a engendré un changement majeur. Elles sont très différentes mais jouent un même rôle d’intermédiation algorithmique, en mettant en relation l’offre (de transport, de logement) avec la demande. Elles créent de nouveaux usages ou renforcent des usages marginaux (utilisation de VTC, location entre particuliers, raccourcis et itinéraires alternatifs, etc.).

Pour les pouvoirs publics, ces acteurs sont nouveaux : très peu territorialisés, sans contrat avec les collectivités territoriales et sans réel besoin de leurs financements—créant de vrais problèmes de dialogue avec l’acteur public. En comparaison, IBM, Cisco ou Veolia sont plus simples à réguler, puisque soumis à des appels d’offres et des contrats. Les plateformes ont connu une expansion incroyable depuis quinze ans, en se développant souvent dans les failles de l’action publique et en dehors de toute régulation. L’exemple de Lime à Paris est parlant, puisqu’une évolution législative a été nécessaire pour réguler le “free floating qui jusqu’alors n'existait pas dans la loi.

Est-ce qu’avec la généralisation de ces nouveaux acteurs, il est légitime de parler d’une “privatisation” des services publics ou d’une “libéralisation” de la ville ?

Je ne souscris pas à l’idée que l’acteur public aurait totalement perdu la main, car historiquement il n’a jamais été en situation de monopole, et a toujours dû coopérer avec les acteurs privés et la société civile. En revanche, on assiste à une recomposition des rapports de force entre ces différents acteurs : lequel sera capable d’imposer sa vision de la ville ? L’équilibre trouvé sera loin d’être universel et variera d’un pays ou d’une ville à l’autre. La régulation d’Airbnb en est un très bon exemple, avec des villes comme New York ou Barcelone où la régulation est plus forte qu’à Paris.

Pour réguler ces plateformes, encore faut-il comprendre les problèmes qu’elles posent, dont découleront la régulation et ses modalités. À Paris, Airbnb était vu au départ comme un concurrent des hôteliers, d’où la volonté de lui imposer le versement d’une taxe touristique. Par la suite, la compréhension des effets de bord de la plateforme a évolué, notamment ses impacts sur le marché de la location de longue durée. S’est créé alors un rapport de force, au sein même de la municipalité, entre la direction du tourisme et du développement économique (plutôt favorable à Airbnb) et celle du logement (qui réclame un encadrement plus fort). Ce débat se retrouve au niveau national, dont dépend le cadre législatif.

Ces évolutions des rapports entre acteurs publics et privés s’inscrivent dans le temps long, et il est compliqué de dire qui des plateformes ou des acteurs publics s’imposera. On peut aussi penser que le COVID-19 est susceptible de modifier ces rapports de force, affaiblissant des entreprises qui se sont révélées très fragiles et qui se retrouvent en grande difficulté financière.

Enfin, au-delà des acteurs privés et publics, quelle place la ville numérique laisse-t-elle aux citoyens ? Quels sont leurs rôles et leurs positions ?

Ici encore, il n’existe pas de modèle de participation citoyenne par la technologie ; cela dépend des territoires et des politiques qui y sont menées. Barcelone, dirigée par une coalition de gauche, a un modèle inclusif qui a pu permettre l’émergence de mouvements citoyens, mais cela ne se décrète pas. La question de la place du citoyen dans la ville dépasse la question du numérique. Historiquement, et pour de multiple raisons, les espaces d’expressions sont restreints et restent peu utilisés.

On observe cependant peu de mobilisations citoyennes dirigées contre la “smart city” dans son ensemble, mais plutôt contre certains dispositifs comme le compteur Linky. Cette mobilisation n’est pas réductible au complotisme ou aux craintes sanitaires : l’opposition à Linky, cela peut aussi être un refus de se voir imposer une technologie que l’on ne souhaite pas, la volonté de protéger sa vie privée, ou un combat contre la disparition d’une forme de service public auquel la relève du compteur électrique est associée.

La question des inégalités est également intéressante. Les impacts de l’illectronisme sont de plus en plus importants à mesure que l’on dématérialise la relation administration–citoyens, risquant d'entraîner l’exclusion de certains individus.
Nous sommes également attentifs à la création de nouvelles fractures, territoriales ou sociales. Historiquement, les services publics sont universels, avec des villes fondées sur des réseaux (d’énergie, de transport) garantissant un même niveau de services aux utilisateurs connectés. Aujourd’hui, en exploitant les données individuelles, il serait possible de proposer des offres et des services différenciés, à l’image de Waze, capable d’adapter arbitrairement les itinéraires des individus. Si la réglementation limite ce type d’expérimentation, nous suivons de près ces hypothèses.

Merci pour ces éclairages, qui ne manquent pas de soulever de nombreuses questions annexes sur les interactions entre ville et numérique. La “safe city”, s’appuyant sur un nombre croissant de dispositifs de surveillance dans les villes (capteurs, caméras, drones, etc.), sera sans doute l’objet d’un prochain numéro de cette newsletter.


L’infographie de la semaine

Avec son projet “Tracking covid-19 excess deaths across countries”, la revue The Economist met en lumière les différences dans l’attribution au COVID-19 des décès ayant eu lieu pendant la pandémie. La technique est simple : comparer la mortalité générale (toutes causes confondues) des cinq derniers mois avec la moyenne des années précédentes ; tous les décès “supplémentaires” sont très probablement liés au COVID-19. Ce qui est moins simple, c’est l’obtention des données : The Economist, comme The Financial Times et le New York Times, mènent un travail de longue haleine auprès de chaque administration nationale pour obtenir l’accès (très contrôlé) à ces chiffres. Si certains pays comme la Suède semblent avoir presque parfaitement qualifié leurs données, l’analyse révèle des sous-estimations importantes de la mortalité en Italie, aux Pays-Bas, ou encore en Turquie.


On a lu, on a aimé

  • La mairie de Paris veut profiter de la crise pour racheter des appartements Airbnb”, selon Ian Brossat, adjoint au logement de la ville de Paris.

  • Le New York Times revient sur les raisons derrière l’abandon de Quayside, le projet emblématique de Sidewalks Lab—filiale “urbaine et numérique” de Google—à Toronto.

  • Doordash and Pizza Arbitrage” : les plateformes de livraison de plats à emporter se sont-elles trompées de modèle économique ?

  • MTV News ressort de ses archives cet extrait d’une interview des fondateurs de Napster, décrivant avec une décennie d’avance le “celestial jukebox” que deviendra Spotify, face à un journaliste peu convaincu.


Le Signal et le Bruit est une newsletter bimensuelle dédiée à l’intelligence artificielle et aux données. Guillaume Jaeger et Edouard Mathieu en sont les auteurs. Tom Goyon en a réalisé le design.